Ordo Fratrum Minorum Capuccinorum 2

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updated 8:41 AM UTC, Dec 3, 2022

Thomas et Léonard de Baabdath, prêtres capucins

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Réf. N. 00233/22

À tous les frères de l’Ordre
Leurs sièges

Thomas et Léonard de Baabdath, prêtres capucins

Missionnaires et martyrs

Très chers frères,

Que le Seigneur vous donne Sa paix !

1. « La sainteté est le visage le plus beau de l’Église » (Pape François, Gaudete et Exsultate, 9). Au milieu de la situation obscure que traverse notre monde depuis plus de deux ans, et face à un avenir incertain, le Seigneur nous offre gracieusement deux nouveaux bienheureux : Thomas et Léonard de Baabdath. Ils viennent d’une terre biblique – certes – mais aussi d’une région du monde qui n’a connu que guerres et persécutions. Le Liban, ce petit pays qui a déjà donné à l’Ordre le bienheureux Abouna Yaaqoub (Jacques de Ghazir), apôtre de la croix, aura la joie de célébrer la béatification de deux autres capucins, missionnaires et martyrs, ce 4 juin 2022, à Beyrouth. Qui sont ces deux nouveaux bienheureux libanais, venus nous encourager dans cette crise que traverse leur pays, notre Ordre et le monde entier ?

Profil biographique

2. Géries (Georges) Saleh, le futur Fr. Thomas, naquit le 3 mai 1879, à Baabdath, village de la montagne libanaise. Il était le cinquième d’une famille maronite de six enfants. Le 17 novembre 1881, naquit dans le même village Youssef (Joseph) Oueiss, nom de famille changé plus tard en Melki. Il était le septième d’une famille maronite de onze enfants. Tous les deux furent baptisés et grandirent à Baabdath, lorsqu’une série d’événements divisèrent le village. Une grande partie des familles du village, se sentant injustement traitée, fit appel aux autorités civiles, puis ecclésiastiques, mais en vain. Le groupe rejoint alors les protestants pour quelques mois, avant d’être reçu dans l’Église latine, après l’intervention du Saint-Siège. On fit venir les capucins de Beyrouth, pour les accueillir, mais surtout pour apaiser les tensions. Parmi ces familles, il y avait celles de Géries et Youssef. Quelques mois plus tard, ces jeunes adolescents reçurent le sacrement de la confirmation dans l’Église latine, le 19 novembre 1893. 

3. Avec d’autres compagnons de Baabdath, les deux jeunes garçons furent attirés par l’exemple des capucins, qui étaient alors italiens, et ils choisirent de devenir missionnaires comme eux. Ils furent préparés et envoyés au petit séminaire de Santo Stefano, à Istanbul, qui appartenait à l’Institut Apostolique d’Orient. Cet institut fut créé pour la formation des missionnaires, destinés à être envoyés en Orient. Tandis que le bienheureux Abouna Yaaqoub terminait son noviciat à Ghazir, au Liban, chez les capucins de la province de Lyon, ces cinq garçons quittèrent tout et s’embarquèrent sans crainte pour Istanbul, qu’ils rejoignirent le 28 avril 1895. Dans plusieurs régions de la Turquie, même à Istanbul, les persécutions contre les chrétiens et surtout contre les Arméniens avaient déjà commencé en décembre 1894.

4. Pendant leurs quatre années d’études scolaires, ils furent reçus au Tiers-Ordre franciscain, comme c’était la tradition dans ce séminaire. Ensuite, le 2 juillet 1899, ils entrèrent au noviciat : Géries reçut le nom de Fr. Thomas d’Aquin et Youssef celui de Fr. Léonard de Port-Maurice. Après leur profession simple, ils étudièrent la philosophie et la théologie pendant six ans à Boudja, près de Smyrne, qui faisait partie du même institut. Ils furent ordonnés prêtres le 4 décembre 1904, alors que leur couvent se préparait à célébrer avec grande solennité le jubilé d’or de la proclamation du dogme de l’Immaculée Conception ! Ils passèrent l’examen de missionnaire le 23 avril 1906 et furent affectés à la Mission de Mésopotamie, qui était confiée alors à la province de Lyon. Ils purent visiter Baabdath, leur village natal, avant d’être acheminés à Mardine, en Mésopotamie.

5. P. Thomas y mena une activité apologétique auprès des protestants et des syriaques orthodoxes – selon l’ecclésiologie du temps –, en plus de la catéchèse, de l’enseignement à l’école, de la prédication et des confessions. P. Léonard, quant à lui, dirigea l’école, anima le Tiers-Ordre franciscain et prêcha la Parole de Dieu, avec zèle et constance. Les deux nouveaux missionnaires réussirent merveilleusement avec les enfants et les jeunes. Malgré certaines critiques, ils étaient très créatifs dans leur ministère : théâtre, poèmes, jeux bibliques, etc...

6. Pour la première fois, après treize ans, P. Thomas fut séparé de son compagnon, le Père Léonard, en octobre 1908. Dorénavant, leurs chemins seront indépendants l’un de l’autre. P. Thomas fut alors muté à Kharpout, en Arménie mineure, puis à Diarbékir, en Mésopotamie, deux ans plus tard. Il continua avec ténacité la défense de la foi, l’enseignement, la catéchèse, la direction de l’école, l’animation du Tiers-Ordre. Il se trouvait au Liban, une deuxième et dernière fois, lorsqu’éclata la première guerre mondiale. Plus tard, dans une dernière lettre adressée à sa famille, il écrivait : « La peur englobe tout le monde, vous et moi. Mais à quoi sert-il de nous inquiéter du moment qu’aucun cheveu de notre tête ne tombe sans Sa divine volonté ? » Puis il renouvelait sa confiance en Dieu : « Ma vie vient de Dieu. Il peut la prendre quand il voudra ».

7. P. Léonard, qui était à Mardine, vit sa santé se dégrader au bout de quatre ans. Il fut alors obligé de prendre un temps de repos à Mamouret-ul-Aziz, en Arménie mineure, en 1910, puis, un an plus tard, à Baabdath, pour une dernière fois, avant d’être affecté à Orfa. Au début de la première guerre mondiale, il est de nouveau à Mardine avec un ancien missionnaire italien, le Père Daniel, octogénaire. Le 5 décembre 1914, des soldats firent irruption dans l’église des capucins, mais P. Léonard eut le temps de cacher le Saint-Sacrement chez un voisin arménien. Puis, voulant accompagner des religieuses franciscaines dans une ville plus sûre, il décida de rester à Mardine, uniquement par charité pour le Père Daniel, qui ne pouvait pas songer à partir. Il était prêt à toutes les éventualités.

8. Le 3 juin 1915, commencèrent les arrestations des chrétiens en masse : parmi eux, se trouvaient l’archevêque arménien catholique, le bienheureux Ignace Maloyan, et ses prêtres. Puis, le 5 juin, vint le tour du Père Léonard qui fut torturé sauvagement, refusant à plusieurs reprises l’offre d’avoir la vie sauve s’il se convertissait à l’islam. Durant ces jours de captivité, la prison était devenue une cathédrale avec prières, confessions et messe. Le 10 juin 1915, P. Léonard fut conduit avec 416 compagnons, dans un premier convoi, vers Diarbékir. Il eut l’honneur d’ouvrir le cortège. Durant ce voyage, l’évêque obtint du commissaire de police l’autorisation de s’arrêter pour une dernière prière : il consacra le pain et fit distribuer la communion. Après avoir refusé encore une fois la conversion à l’islam, ils furent tous massacrés, et l’on jeta leurs corps dans des puits et des cavernes.

9. Pendant ce temps, P. Thomas, ainsi qu’un confrère, furent expulsés de Diarbékir le 22 décembre 1914, et trouvèrent refuge à Orfa. Après Pâques, un projet d’extermination des chrétiens d’Orfa commençait à se manifester : soldats, notables et prêtres de toutes les confessions chrétiennes furent massacrés. C’est ainsi qu’un prêtre arménien catholique cherchant refuge ne fut accueilli que par les capucins. Le gardien du couvent et le Père Thomas montrèrent une charité héroïque en lui donnant refuge. Le 24 septembre 1916, le prêtre arménien fut arrêté et le couvent perquisitionné : parmi les objets trouvés, il y avait un petit revolver, découvert soi-disant dans la chambre du Père Thomas. Cette arme servira de pièce à conviction devant les cours martiales, pour sa condamnation à mort. Durant cette période, il demandait tous les jours à Jésus-Hostie d’enlever les souffrances du prêtre arménien, et de les lui donner, à lui.

10. Trois mois plus tard, il fut arrêté avec ses compagnons et envoyé, sous la pluie en plein hiver, pour comparaître à Marache. Il fut brutalisé, maltraité, laissé sans nourriture et jeté dans des prisons infectées, si bien que, exténué et à bout de forces, il contracta le typhus. Arrivé à Marache, on ne permit à ses compagnons de lui faire venir un médecin qu’après trois jours de démarches – trop tard, hélas ! – grâce à l’intervention d’un franciscain hollandais qui lui administra les derniers sacrements. Il mourut le 18 janvier 1917, en consolant ses frères qui le pleurait : « Je n’ai pas peur de la mort. Pourquoi aurai-je peur ? N’est-ce pas notre Père miséricordieux qui doit nous juger ? Pourquoi souffrons-nous maintenant, sinon pour son amour ».

Un message très actuel

11. En faisant de nouvelles propositions pour pouvoir répondre aux défis qui se présentent à notre Ordre, nous avons l’impression parfois d’inventer de nouvelles formes. C’est souvent le courage qui manque lorsque nous constatons l’existence des réticences pour prendre d’autres voies. La vie des bienheureux Thomas et Léonard me fait penser notamment à trois sujets actuels dans notre Ordre capucin : la formation, la mission et la confiance absolue en Dieu.

12. La décroissance en nombre nous a poussé, dans beaucoup de régions du monde, à penser à une collaboration dans la formation et parfois à un noviciat unique. Face à la même crise des vocations à la fin du 19ème siècle, notre Ordre a fondé l’Institut Apostolique d’Orient, qui avait son Règlement, sa langue, ses formateurs, son programme de formation, etc. Les candidats venaient de différents pays (l’Allemagne, l’Arménie, la Bulgarie, la Grèce, l’Italie, le Liban, la Turquie, etc.) et étaient destinés à aller là où il y avait besoin. Il suffit de relire les rapports annuels dans les pages de nos Analecta pour s’en rendre compte. Quel en fut le résultat ? Il a donné non seulement beaucoup de frères à l’Ordre, mais aussi des fruits de sainteté : les bienheureux Thomas et Léonard et leur compagnon, le Serviteur de Dieu Mgr. Cyrille Zohrabian. Ils étaient tous fiers et contents d’appartenir à cet institut.

13. Dans ma lettre à l’Ordre au début du nouveau sexennat (Remercions le Seigneur !), j’invitais « l’Ordre entier à se mettre à réfléchir sur la dimension missionnaire de notre vie » (n. 54). Le Seigneur nous donne cette année deux bienheureux qui furent, non seulement des martyrs, mais aussi deux jeunes missionnaires. Parmi les conditions d’admission des jeunes garçons à l’Institut Apostolique d’Orient, en plus des signes de vocation religieuse, il y avait aussi le désir d’être missionnaire. Dès le premier instant, on mettait devant les jeunes garçons, le but missionnaire de l’Institut. Avant d’être reçus au noviciat, ils devaient déclarer leur volonté de se consacrer aux missions étrangères. Puis, la veille de leur profession temporaire et de leur profession perpétuelle, ils signaient un document dans lequel ils promettaient de se consacrer aux missions sans aucune prétention de rentrer dans leur pays. Ils quittaient tout, ces jeunes, avec courage, sans regarder en arrière : familles, amis, milieu culturel, pays, langue… Ils abandonnaient tout, et ils se donnaient, de tout cœur et avec générosité, à la mission, sans poser de conditions et sans aucune prétention. Tout cela était clair pour eux dès le début de leur discernement et de leur parcours de formation. « Je suis très occupé, mais aussi je suis très content », écrivait Léonard à son ministre général, au début de sa vie missionnaire. Le lendemain, Thomas écrivait : « La divine Clémence a voulu nous donner la Mission de Mésopotamie pour notre bonheur ». C’est la joie qui transparaît dans toutes leurs lettres : la joie d’être missionnaires malgré toutes les difficultés et persécutions. Les bienheureux Thomas et Léonard nous poussent à repenser comment présenter notre vocation capucine, dès le premier contact, à nos jeunes candidats.

14. Le contexte dans lequel les bienheureux Thomas et Léonard ont vécu n’était pas meilleur que le nôtre : le génocide des chrétiens au Liban (1860), en Turquie (1894-1896 ; 1909 ; 1915-1916), la guerre italo-turque pour la Libye (1911-1912), les guerres balkaniques (1912-1913) et enfin la première guerre mondiale. Dans ce contexte très difficile, Thomas écrivait au ministre général : « Nous n’avons qu’à nous mettre entre les mains du Dieu miséricordieux » ; « Nous ne savons pas ce qu’on nous prépare et ce que nous réserve le Divine Providence. Que Sa sainte volonté soit faite » ; « Nous avons foi en Celui qui a dit : ayez confiance, moi j’ai vaincu le monde ». L’attitude de Léonard était la même : « Dieu veuille finir au plutôt cette guerre, cause de plusieurs maux » ; « Nous sommes remis entièrement entre les mains de Dieu. Que Sa sainte volonté soit faite ». Leur exemple nous stimule à une confiance absolue en Dieu dans la situation difficile que traverse notre monde et face à la décroissance en nombre de notre Ordre dans certaines régions du monde. La confiance en Dieu est la mesure de notre foi en Lui. Devant toutes les difficultés et guerres, répétons avec P. Thomas : « J’ai toute confiance, le bon Dieu ne nous abandonnera pas ».

15. Mes chers frères, les deux bienheureux Thomas et Léonard, morts in odium fidei (en haine de la foi), durant le pire génocide du 20ème siècle, sont un admirable exemple de charité et abnégation fraternelle. Au milieu de cette persécution, qui a fait deux millions de victimes, le premier s’est sacrifié pour un prêtre arménien, et le second, pour un confrère. Que les bienheureux Thomas et Léonard obtiennent à tous les frères de l’Ordre le zèle missionnaire qui les animait et la charité héroïque qui les a poussés au don total d’eux-mêmes. Tout en continuant à prier pour l’Ukraine, ma pensée va surtout à mes frères de la custodie générale du Proche-Orient, qui se trouve dans deux pays, le Liban et la Syrie, éprouvés par les guerres et des crises économiques, politiques et sociales. Que l’exemple des bienheureux Thomas et Léonard, uni à celui d’Abouna Yaaqoub, les aide à se remettre entièrement entre les mains du Seigneur, et que « Dieu veuille mettre fin à cet état des choses », comme écrivait P. Léonard.

Fraternellement,

Fr. Roberto Genuin, OFMCap.
Ministre général        

Rome, le 24 avril 2022

Dimanche de la Miséricorde
Fête de saint Fidèle de Sigmaringen
Protomartyr de Propaganda Fide

Dernière modification le mardi, 26 avril 2022 06:15